En janvier dernier, la Commission Européenne confirmait l’envoi d’une communication de griefs à l’attention de Microsoft relative à la vente liée d’Internet Explorer avec Windows. On peut y lire que, de l’avis de la Commission Européenne, la vente liée du navigateur Internet Explorer avec le système d’exploitation Windows porte préjudice à la concurrence entre les navigateurs Web, compromet l’innovation en matière de produits et limite, en fin de compte, le choix des consommateurs.
Mitchell Baker, présidente de la Mozilla Foundation a réagi quelques jours plus tard, par le biais d’un billet publié sur son blog. Elle insiste sur le ralentissement de l’innovation induite par l’inclusion d’Internet Explorer au sein du système d’exploitation de la firme de Redmond et rappelle que l’étendue des dommages est si importante qu’il est difficile de trouver un remède effectif dans le temps. Pour elle, Microsoft a tout simplement annihilé la concurrence sur le marché des navigateurs. Elle termine en disant qu’il serait souhaitable de trouver une solution durable au problème et propose à la Commission Européenne l’aide de la Mozilla Foundation.
Alors, préjudice réel, frein à l’innovation, consommateurs lésés, dommages si importants qu’il sera difficile de rétablir la situation ? Pas sûr ! Ou tout du moins tant que le problème sera posé à moitié et qu’il n’impliquera pas une prise de conscience globale ainsi que l’implication de l’ensemble des acteurs (pouvoir public, constructeurs, revendeurs), et pas uniquement celle de Microsoft !
Entendons nous bien. Il est incontestable que Microsoft a usé de sa position dominante en matière de système d’exploitation, par le biais de Windows, pour remporter celle des navigateurs. D’ailleurs, il en fût de même pour celle des lecteurs multimédia, Microsoft ayant réussi à imposer Windows Media Player tout aussi facilement. Et il est troublant de noter que cette question puisse faire une nouvelle fois surface, et qu’elle n’ait jamais été durablement réglée. Le préjudice subit par la concurrence est indéniable. Mais pourtant, cela fait plus de 10 ans qu’a débuté le procès "anti-trust" contre Microsoft aux USA. Et l’Europe n’en est pas à sa première procédure en terme "d’abus de position dominante", ce qui revient au même, seule la terminologie étant différente. Entre 2000 et 2004, la Commission Européenne avait même condamné Microsoft à une amende de 497 millions d’Euros, déjà pour le même motif (et Windows Media Player avait été au coeur de l’enquête).
Maintenant, le fond du problème vient-il du fait que Windows embarque, en standard, le navigateur Internet Explorer ? En partie seulement. Après tout, la majorité des distributions Linux embarque Firefox. Quant à MacOs X, il embarque Safari. Certes, les diverses distributions Linux, à l’image de MacOs X, ne sont pas en position de monopole et peuvent donc associer tel ou tel navigateur au système sans risquer d’être accusé d’abus. Mais il semble normal qu’un système d’exploitation, quel qu’il soit, propose un navigateur prêt à l’emploi qui permettra à l’utilisateur d’interagir avec Internet et ses nombreux services, ne serait-ce que, s’il le désire, afin d’y télécharger un autre navigateur. C’est heureux ! Et Windows ne fait pas exception ici.
Ensuite, l’expérience montre que la très large majorité des utilisateurs se fiche pas mal du problème. La notion même de navigateur leur est souvent tout simplement étrangère. Pour eux, aller sur Internet revient à cliquer sur le raccourci "Darty" ou "Orange" que la procédure d’installation du FAI aura pris soin de déposer sur le bureau. Et si ledit raccourci se contente d’ouvrir Internet Explorer sur la page d’accueil du portail du FAI, tout le monde est complice dans l’affaire. L’utilisateur final, quant à lui, ne ferait aucune différence entre Internet Explorer et Firefox, par exemple. Ce qu’il attend, c’est que cela fonctionne !
A propos de l’innovation, ce que l’on peut reprocher à Microsoft, c’est d’avoir abandonné Internet Explorer en 2001, au beau milieu de l’ornière, alors qu’il en était à sa version 6, et pendant plus de 5 ans jusqu’en 2007. C’est bien lui qui pose problème aujourd’hui, en particulier aux professionnels. C’est aussi lui, que l’on peut accuser d’avoir compromis l’innovation (car à la sortie d’Internet Explorer 4, en 1997, l’innovation était bien au rendez vous, mais qui s’en souvient encore...). Le constat est encore plus grave si l’on se souvient que Microsoft n’a rien fait pour faciliter la mise à jour vers Internet Explorer 7. Celle-ci impliquait, lors de sa sortie, la nécessité d’être sous XP SP2 minimum. Aujourd’hui Internet Explorer 6 représenterait encore 20% des parts de marché ! Et même si les parts diminuent et que certains observateurs prévoient un passage sous la barre des 10% d’ici la fin 2009, l’affaire est loin d’être gagnée. Le parc installé sous Windows 2K est encore important. Internet Explorer 7 ne tourne pas dessus. La commercialisation de Windows XP a été arrêtée le 30 juin 2008 (sauf pour les mini-portables et les grands comptes). L’échec justifié de Vista, catastrophe industrielle sans appel, ne va pas encourager les migrations. Et Windows Seven n’est pas encore là...
Alors, au delà de cela, on peut cependant s’interroger sur l’utilité même de cette nouvelle procédure engagée par la Commission Européenne à l’encontre de Microsoft. Pour être plus précis, la cible est-elle la bonne ? Encore une fois, le vrai problème vient-il de la vente liée d’Internet Explorer avec Windows ? Mitchell Baker parlait de trouver une solution durable. Elle existe probablement...
Cette solution ne serait-elle pas, tout simplement, de régler le problème en amont, en s’attaquant une bonne fois pour toute à la problématique de la vente liée des logiciels...en général et pas seulement de celle qui lie aujourd’hui un système d’exploitation dominant à son navigateur ? Pour faire simple, il est toujours très compliqué d’acheter, à ce jour, une machine dépourvue de système d’exploitation, le plus souvent Windows, à moins de la monter soit même. Transposé à d’autres produits de consommation, c’est comme si l’achat d’un four micro-onde ou d’une machine à laver liée son utilisation à telle ou telle marque de surgelés ou de lessive ! Absurde. Et pourtant, nous en sommes là pour le marché des ordinateurs alors que des alternatives crédibles à Windows existent.
Mais s’il était enfin possible de choisir, le problème serait réglé ! Dans la mesure où l’acquisition d’une licence Windows, embarquant Internet Explorer comme navigateur par défaut, ne serait plus une obligation, mais revêtirait un caractère optionnel, tout le monde y trouverait son compte et en particulier le consommateur qui, enfin, aurait pleinement le choix.
Luc Chatel, secrétaire d’Etat à la consommation, après quelques revirements, avait indiqué l’été dernier être favorable à la possibilité de se faire rembourser le système d’exploitation préinstallé lors de l’achat d’un ordinateur. Mais les constructeurs et distributeurs traînent des pieds. Et même si les premières procédures de remboursement indemnisant le consommateur commencent à apparaître, la démarche reste pénible, souvent opaque et la vente liée persiste encore.
Pourtant, une approche à creuser pourrait être de proposer plusieurs systèmes d’exploitation intégrés. Le consommateur serait alors libre d’activer le ou les systèmes d’exploitation qu’il désire, voire aucun d’entre eux s’il le souhaite. Ceci présenterait un triple avantage : donner le choix aux consommateurs, favoriser l’innovation et rétablir la concurrence. N’est-ce pas précisément ce que souhaite la Commission Européenne ? Alors, qu’attendons-nous, au lieu de chercher des solutions à un problème qui en possède donc déjà et qui n’a que trop duré !
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